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Charvonnex et l’annexion

Sceau de Charvonnex en 1860

 

Depuis le 14 juin 1860, la Savoie est officiellement française. Du 27 août au 4 septembre, l’Empereur Napoléon III et l’Impératrice Eugénie visitent leur nouvelle province. Le 30 août, Annecy leur a offert une fête vénitienne sur le lac. Le lendemain, ils quittent la ville en calèche à 9 heures pour être à Bonneville à 13 heures. Une surprise les attend en route. 

A Charvonnex, le Maire est Jean-Claude Romand, 33 ans. C’est un héros de la guerre de 1848, où il a été blessé et décoré. Depuis, il a viré à un bonapartisme délirant : Chambéry et Aix-les-Bains ont dressé des arcs de triomphe aux augustes visiteurs. Charvonnex ne sera pas en reste ! Il en fait ériger un, en bois orné de feuillages, près de l’auberge Dupont, au débouché du chemin de la Culaz, sur la grand’route d’Annecy à Bonneville (aujourd’hui R.D. 1203). De l’entrée à la sortie de la commune, deux lignes de sapins ornés de drapeaux bordent la route impériale. Tous les 50 mètres, des perches supportent des oriflammes tricolores et des blasons portant les lettres N (Napoléon) et E (Eugénie).

Au sommet de l’arc, trône un grand aigle noir en bois léger. Une large banderole barre le panneau central avec ces mots en gros caractères : «Vive l’Empereur ! Vive l’Impératrice ! ». Sur le haut du côté gauche, un grand panneau proclame : « Avec lui, honneur, gloire et prospérité ». Côté droit : « Nous le désirions, nous le possédons, nous le chérissons ». A hauteur d’homme, deux cadres. Sur l’un, il est écrit : « Régnez sur nous, ô Monarque adoré. Toutes les vertus sont assises sur le trône avec vous. La justice est à votre droite, la force dans votre volonté et la bonté dans votre cœur ». Sur l’autre : « Puissent nos derniers neveux n’avoir jamais d’autres maîtres. Ils seront bénis en imitant notre fidélité. Ils seront heureux en imitant notre amour ». Le Maire s’est tellement empressé qu’en dirigeant les travaux, il a glissé d’une échelle et fait une chute sérieuse. Par bonheur, il en a été quitte pour quelques blessures superficielles. C’est cependant avec ses pansements qu’il va être obligé de saluer son idole. Il a convoqué son conseil municipal et toute la population, curé en tête, auprès de l’arc de triomphe. Des badauds des communes voisines se sont joints à eux. Au total 400 personnes (Charvonnex compte alors 493 habitants ).

Le cortège impérial, précédé d’un escadron de dragons à cheval, débouche de Mercier. Au signal du Maire, on tire les « boîtes ». Ces ancêtres pyrotechniques de nos feux d’artifice font cabrer les chevaux. Au bruit, le sacristain, resté au chef-lieu, fait sonner les cloches à toute volée. La foule hurle : « Vive l’Empereur ! Vive l’Impératrice ! Vive le Prince Impérial ! ». Napoléon fait arrêter le cortège sous l’arc de triomphe. Le Maire s’avance et prononce l’adresse suivante : « Sire, ma voix est bien faible pour oser se faire jour jusqu’aux pieds de Votre Majesté. Aux brillantes et sympathiques paroles que vous ne cessez d’entendre sur votre passage, Sire, que pourrait ajouter le Maire d’une humble commune comme celle de Charvonnex, dont vous voyez ici les représentants, si ce n’est que vous ne trouverez ailleurs ni plus de dévouement ni plus de fidélité ? Sire, cette commune a voté naguère, à l’unanimité et sans aucune abstention, pour son annexion à l’Empire dont vous êtes le chef illustre. Ses sentiments n’ont fait que s’accroître. Le passage de Votre Majesté parmi nous restera gravé pour toujours dans notre souvenir. Ce souvenir, nous le transmettrons à nos enfants avec le cri de Vive l’Empereur ! ».

http://www.mairie-charvonnex.com/wp-content/uploads/savoie.pngUne petite fille se détache de la foule et offre à l’Impératrice Eugénie un bouquet de fleurs accompagné d’un petit compliment (probablement rédigé par l’instituteur Pierre Richard). « Madame, daignez m’excuser si je prends la liberté de venir me présenter aux pieds de Votre Majesté et vous prier de bien vouloir accepter la petite offrande que ma faible main a l’honneur de vous présenter. Madame, ces quelques fleurs ne sont rien en comparaison de ce qu’on devrait offrir à votre illustre personne. Mais si, selon mon âge et ma position, je ne puis vous offrir un don digne de vous, je vous prie d’accepter ce petit bouquet comme un emblème de l’amour et de la fidélité que j’ai et que je conserverai toujours pour mes augustes souverains. Ce sera un grand bonheur dont je garderai éternellement le plus doux souvenir. Et ce précieux moment sera un heureux augure pour les vœux que je fais au ciel pour la conservation des jours précieux de notre auguste Empereur ». 

Le Curé, Pierre-Eloi Chuard voudrait bien y aller lui aussi de son petit discours. Mais le cortège officiel prend du retard sur l’horaire. Au Maire, l’Empereur a simplement répondu : « Je vous remercie ». Il n’a pas interrompu le compliment à son épouse, se contentant de « Très bien, très bien » de plus en plus agacés. Vite, il fait remettre au Maire « cent francs pour les pauvres de la commune ». Et fouette cocher ! Le cortège reprend la route pour Thonon, sous les acclamations de la foule.

Le dimanche suivant, « les pauvres » recevront bien leur part des cent francs, mais « à condition d’avoir assisté à la messe et aux vêpres et témoigné de leur fidélité au gouvernement ». Un journaliste de l’époque concluait ainsi son article : « Ce jour a été une véritable fête pour les habitants de Charvonnex. Chacun en gardera un souvenir précieux ». Il ne croyait pas si bien dire. La preuve : cet article le raconte encore 150 ans plus tard ! Après le passage de l’Empereur, le Maire Jean-Claude Romand fit édifier un petit monument en pierre à l’endroit de l’arc de triomphe. Il était composé de trois blocs de pierre imbriqués les uns dans les autres, avec une aigle en relief et une inscription rappelant ce jour mémorable. Tous les dimanches, le Conseil Municipal s’y rendait en corps constitué pour s’y recueillir (et boire un coup à l’auberge !). Mais à la chute de l’Empire, en septembre 1870, les républicains du pays démolirent le monument. Et les pierres devinrent des chambranles de granges. Il en reste une dans le jardin de Monsieur Emile Encrenaz aux Tivillons. Elle est à compter au patrimoine lapidaire de Charvonnex.

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SIMPLE PRÉCISION DE VOCABULAIRE

CESSION :

Dans le traité secret du 26 janvier 1859 qui prépare l’intervention militaire française aux côtés du Piémont contre l’Autriche, « le Roi de Piémont-Sardaigne consent à la cession de la Savoie (et de Nice) à la France », en compensation de cette intervention.

RÉUNION :

L’article 1 du traité de Turin du 24 mars 1860 stipule : « Sa Majesté le Roi de Sardaigne consent à la réunion de la Savoie (et de Nice) à la France ». L’article 6 parle des « territoires réunis à la France ».

ANNEXION :

Le mot apparaît le 15 septembre 1859. Le journaliste savoyard Anselme Petetin publie sa brochure « De l’annexion de la Savoie à la France ». Le mot fait fortune et, sur lui, se forme le Parti Annexionniste. Et au mois d’avril 1860, a eu lieu la « votation sur la question de l’annexion de la Savoie à la France ». Après 1860, l’Annexion (avec une majuscule !) désigne en Savoie, l’évènement de cette année-là, d’où les « rues de l’Annexion ».

RATTACHEMENT :

Mais en mars 1938, Hitler proclame l’annexion de l’Autriche au Grand Reich : c’est l’Anschluss, en Allemand. Le mot devient odieux. Pour la célébration du centenaire (1960), l’écrivain savoyard Daniel Rops propose donc de parler plutôt du rattachement de la Savoie à la France.

Ces quatre mots sont justes, à condition de les situer dans leur contexte. Nul n’a le droit d’en récuser tel ou tel.